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Société Publié le 2 juillet 2026

Enlèvements de citoyens japonais par la Corée du Nord : presque 50 ans après la première disparition, les négociations toujours au point mort 

Après des décennies de tentatives infructueuses de faire lumière sur le sort des citoyens japonais kidnappés par la Corée du Nord, l’association représentant les familles des victimes exhorte le gouvernement à prendre des mesures concrètes pour enfin obtenir des réponses lors d’un rassemblement à Tokyo. Bref retour sur l’historique de cette affaire.

Enlèvements de citoyens japonais par la Corée du Nord : presque 50 ans après la première disparition, les négociations toujours au point mort 
Photograph: Justin McCurry/The Guardian

Enlèvements de citoyens japonais par la Corée du Nord : presque 50 ans après la première disparition, les nA partir de la fin des années 70, de curieux cas d’enlèvements se manifestèrent au Japon. C’est la disparition en 1978 à Niigata d’un couple d’étudiants, Hasuike Kaoru et Yukiko Okudo, qui fut le premier cas à attirer l’attention de la police, mais plusieurs victimes avaient déjà été à déplorer depuis l’année précédente.

Ces disparitions ont d’abord été envisagées comme des cas de suicide ou de fugue sans rapport les uns entre les autres À cette époque, l’hypothèse d’opérations hostiles menées directement par la Corée du Nord paraissait encore peu plausible pour une partie des autorités et de l’opinion publique japonaises. Pourtant, sur fond de guerre froide, la Corée du Nord menait à cette époque diverses opérations d'espionnage et de sabotage au Japon. Malgré les enquêtes conduites par la police japonaise, les agents de la RPDC étaient discrets et leurs actions difficiles à suivre.

 

Abe Masami, journaliste du Sankei Shinbun, fut le premier à publiquement évoquer la possibilité de cas d’enlèvements en série en 1980. Pourtant ce n’est qu’en 1985, lorsqu’un agent de la RPDC arrêté par la Corée du Sud avoua que des citoyens japonais avaient été enlevés afin d’usurper leur identité au sein du pays, que la police eut la première confirmation d’un kidnapping orchestré par la Corée du Nord. Cependant, le témoignage de cet agent ayant été recueilli à l’étranger, il ne pouvait être mobilisé dans un tribunal japonais, et l’enquête se retrouva interrompue, empêchant la police de prouver le lien concret entre les différentes disparitions référencées à l’échelle nationale.

 

Le témoignage de Kim Hyon Hui, autre espionne nord coréenne arrêtée pour son implication dans un attentat à la bombe dans un avion sud-coréen en 1987, fut un pas en avant crucial pour la reprise de cette investigation. En effet, elle révéla durant son procès que la femme qui lui avait enseigné le japonais en Corée du Nord, qu’elle connaissait sous le nom de Lee Un-hae, était sans doute une japonaise qui avait été enlevée. Cette nouvelle piste permit à la police de confirmer l’identité de cette femme, de son vrai nom Yaeko Taguchi, et ainsi établir que cette affaire concernait potentiellement beaucoup plus de citoyens japonais disparus que ce qu’ils avaient envisagé précédemment.

 

Ces nouvelles découvertes perturbèrent immédiatement les négociations diplomatiques entre le Japon et la RPDC en cours. Abordant à la fois la nécessité pour le gouvernement japonais de répondre de ses crimes de guerre et les inquiétudes des Etats-Unis vis-à-vis du programme nucléaire de la Corée du Nord, il avait été espéré que ces discussions pourraient contribuer à stabiliser les tensions internationales. Mais le gouvernement nord-coréen nia toutes les révélations concernant Yaeko Taguchi, et les échanges se retrouvèrent dans une impasse.

 

En mars 1997, les familles de 7 des victimes présumées formèrent l'Association des familles de victimes d'enlèvements par la Corée du Nord, dans le but de mener des actions à l'échelle nationale pour inciter le gouvernement à engager davantage de ressources pour ramener leurs proches. Peu après, la Diète reconnut officiellement pour la première fois 10 probables victimes japonaises de kidnappings.

 

Pendant plusieurs années, cette question des enlèvements de citoyens japonais resta en suspens, sans développements majeurs. Cependant, la Corée du Nord étant en grande difficulté économique, son gouvernement chercha à obtenir de la part du Japon un soutien financier substantiel. En septembre 2002, le premier ministre japonais Koizumi Junichiro et Kim Jong-Il se retrouvèrent en Corée du Nord afin d'entamer des discussions. 

 

Le dirigeant nord-coréen reconnut la véracité des accusations d'enlèvements, et s'engagea à ce que 5 des victimes japonaises soient rapatriées le mois suivant, dont Hasuike Kaoru et Yukiko Okudo, ainsi qu’à une suspension temporaire du programme nucléaire de son pays. En échange, la dotation par le Japon de prêts avantageux à long terme ainsi que d’une aide humanitaire fut convenue par la déclaration nippo-nord-coréenne de Pyongyang. 2 ans plus tard, Koizumi réussit à négocier le retour des enfants de ceux qui avaient déjà été rapatriés. 

 

Bien qu’étant une avancée majeure dans l’affaire des kidnappings, cet accord ne signa pas la fin de l’enquête. En effet, le gouvernement nord-coréen reconnut 13 victimes au total en 2002, mais affirma que les 8 citoyens japonais non rapatriés étaient déjà morts de causes naturelles et que le problème était donc par définition réglé. Il maintint de plus que ces enlèvement relevaient de quelques organes du gouvernement ayant adopté un “comportement délirant”, niant toute responsabilité nationale.

Ces affirmations, contredites non seulement par d’anciens agents de la RPDC mais aussi par les témoignages des citoyens japonais rapatriés, furent rapidement rejetées par l’opinion publique. 

 

Par ailleurs, et contrairement aux engagements pris lors de la déclaration de Pyongyang, la Corée du Nord continua ses tests nucléaires et balistiques, se retirant du Traité de Non-Prolifération Nucléaire (TNP) en 2003. Afin d'apaiser les tensions et permettre au Japon et à la RPDC une nouvelle opportunité de régler leurs différends, les “Pourparlers à six” furent organisés, incluant les Etats-Unis, la Chine, la Russie, le Japon et les deux Corées.

 

Ces négociations connurent peu de succès jusqu’en 2007, où la Corée du Nord accepta finalement d’interrompre complètement son programme nucléaire en échange d’aides économiques et énergétiques. Le gouvernement annonça même sa volonté de rouvrir une enquête sur les disparitions de citoyens japonais en 2008.
Cependant, la démission du premier ministre japonais Fukuda Yasuo mit un point d’arrêt aux initiatives, et en 2009 les Pourparlers à six furent complètement interrompus.

 

Depuis, les relations entre le Japon et la RPDC ne se sont pas améliorées. Le Japon a imposé de lourdes sanctions économiques et commerciales à la Corée du Nord, qui ont été encore davantage durcies en 2013 après des tests nucléaires ordonnés par Pyongyang. L’enquête sur les enlèvements a effectivement été rouverte en 2014, mais elle ne produisit pas d’avancée notable et fut suspendue par la RPDC en 2016. 

 

En mai de cette année, un grand rassemblement a été organisé à Tokyo pour inciter le gouvernement à prendre davantage d’actions concrètes pour favoriser le retour des personnes disparues. Environ  800 personnes y ont été présentes, dont notamment la première ministre Takaichi Sanae, qui a pris la parole. Elle a affirmé qu’une de ses priorités était d’entamer un dialogue avec Kim Jong-Un afin de ramener au Japon les victimes restantes au plus vite avant la fin de son mandat. 

Elle a également confirmé avoir reçu le soutien enthousiaste de Donald Trump et la promesse de coopération du président de la Corée du Sud Lee Jae-Myung dans la  résolution immédiate de cette affaire d’enlèvements.  Le Japon continue ainsi de présenter la question des enlèvements comme un enjeu humanitaire majeur, mais aussi comme un dossier diplomatique central dans ses relations avec la Corée du Nord et ses alliés. 

 

Au total, 17 victimes ont été officiellement reconnues par le gouvernement japonais. Toutefois, certaines organisations étudiant le sujet estiment que le nombre réel de cas pourrait être bien plus élevé, certains évoquant plusieurs dizaines, voire une centaine de disparitions potentiellement liées à la Corée du Nord. 50 ans après le premier enlèvement avéré, l’urgence de faire lumière sur cette affaire ne fait que s’accentuer à mesure que les proches des victimes prennent de l’âge et, pour certains, meurent avant d’avoir eu la certitude de ce qui était arrivé aux personnes disparues.

 

Yokota Sakie, mère de Yokota Megumi, enlevée en 1977 à seulement 13 ans, est aujourd’hui l’une des dernières figures encore vivantes parmi les parents directs des victimes officiellement reconnues. À plus de 90 ans, elle incarne l’urgence humaine de ce dossier, devenu l’un des contentieux les plus douloureux et les plus persistants entre Tokyo et Pyongyang. 



Par Elia Bauduin-Bert

 



Sources :

 

« 90-year-old mother of abductee laments lack of progress on securing return - The Japan Times ». https://www.japantimes.co.jp/news/2026/02/04/japan/north-korea-abductee-mother-sakie-yokota/.

« Abductees’ Families Urge Govt. to Take Concrete Steps at Tokyo Rally | NHK WORLD-JAPAN News ». NHK WORLD. https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/en/news/20260530_09/.

« An Overview of North Korea-Japan Relations | NCNK ». https://www.ncnk.org/resources/briefing-papers/all-briefing-papers/overview-north-korea-japan-relations.

« Citizens’ Rally to Demand the Immediate Return to Japan of All Abductees at the Same Time | Prime Minister in Action ». 2026. Prime Minister’s Office of Japan. https://japan.kantei.go.jp/105/actions/202605/30rachi.html.

« Digital Chosunilbo (English Edition) : Daily News in English About Korea ». 2009. https://web.archive.org/web/20090122222749/http://english.chosun.com/w21data/html/news/200901/200901160017.html.

« Japanese Abductee’s Mother, Supporters Deliver 1,000 Messages to Cabinet Member | NHK WORLD-JAPAN News ». NHK WORLD. https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/en/news/20260508_14/.

« Rice Hails N Korea Nuclear Deal ». 2007. http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/6358797.stm.

« The North Korean Abductions Part 1 - Unsolved Cases | NHK WORLD-JAPAN ». NHK WORLD. https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/en/shows/4001481/.

« The North Korean Abductions Part 2 - Unsolved Cases | NHK WORLD-JAPAN ». NHK WORLD. https://www3.nhk.or.jp/nhkworld/en/shows/4001482/.